jeudi 24 janvier 2008

République ou Démocratie ?


Il peut paraître bien incongru pour un citoyen du Royaume de Belgique de porter un jugement sur l’évolution de « l’esprit républicain » en France. C’est en voyant gesticuler le petit Nicolas sur son bateau de luxe que je me suis souvenu d’un article que Régis Debray avait écrit dans le NouvelObs, il ya quelques années. Je l’ai retrouvé et me suis intéressé à savoir s’il avait produit d’autres contributions sur ce sujet.
« Même s’il ne le sait pas, le gouvernement républicain définit l’homme comme un animal par essence raisonnable, né pour bien juger et délibérer de concert avec ses congénères. Libre est celui qui accède à la possession de soi, dans l’accord de l’acte et de la parole. Le gouvernement démocratique tient que l’homme est un animal par essence productif, né pour fabriquer et échanger. Libre est celui qui possède des biens —entrepreneur ou propriétaire. Ici donc, la politique aura le pas sur l’économie; et là, l’économie gouvernera la politique. Les meilleurs en république vont au prétoire et au forum; les meilleurs en démocratie font des affaires. Le prestige que donne ici le service du bien commun, ou la fonction publique, c’est la réussite privée qui l’assure là.» (Le Nouvel Observateur, 30 novembre-6 décembre 1995)
Régis Debray mettait le doigt sur ce que Sarkozy démontre avec insolence à chaque occasion.
Dans un entretien plus récent avec
Témoignage Chrétien, commentant son livre « L’Obscénité démocratique » (1), Régis Debray pousse l’analyse un peu plus loin
« La politique – la République en particulier – a toujours mis en jeu des valeurs invisibles ou transcendantes. Quand je dis « transcendantes », cela ne veut pas forcément dire religieuses. Ces valeurs transcendantes, ce sont par exemple la France, la République, le Peuple, la Révolution, le Socialisme, la Liberté… Des mots qu’on écrit avec une majuscule. Les détenteurs du pouvoir sont en quelque sorte les prête-noms de ces majuscules(…) L’imaginaire politique est en crise parce que le particulier l’emporte sur le général. Pire : parce que l’idée générale est invisible. La vidéosphère n’accepte que l’individu visible et « écranisé », l’anecdote, le petit fait. La longue durée et la fonction symbolique sont perdues de vue. »
« Le système politico-sondagier médiatique a par exemple transformé la politique en course de chevaux. Nous sommes passés d’une démocratie représentative à une démocratie plébiscitaire assouplie, le plébiscite étant quotidianisé par le sondage. Entendons-nous bien : je ne suis pas un contempteur de la technique. Je constate simplement que les nouvelles technologies créent une nouvelle donne qui personnalise à outrance les luttes politiques pour les transformer en luttes sportives. C’est le culte de la performance : il faut arriver le premier, dans les indicateurs de popularité, mais aussi au journal de 20 heures pour le moindre fait divers. »
Mais ce « culte de la performance », ce spectacle permanent, cachent les réalités socio-économiques : pour rester en France «en vingt ans, la part des salaires dans le produit intérieur brut français a baissé de 9,3 %, ce qui correspond à plus de 100 milliards d’euros en partie transférés vers le capital» nous révèle
Le Monde Diplomatique de janvier.
Qu’ils soient critiques, amusés ou admiratifs devant les frasques de leur président, les français devraient se demander à quoi sert tout ce cinéma.

fRED

(1) Régis Debray, L’Obscénité démocratique, Flammarion, 100 p., 12 €.

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