lundi 21 février 2011

[la révolution tunisienne - R+37 -] 3

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21.2 : La révolution a ramené la pluie…
Vers 15h la pluie s’est remise à tomber, au grand bonheur des djerbiens qui l’attendent de longs mois durant. Je me suis mis à l’abri dans le bistrot du coin pour lire « Tunis Hebdo » qui titre « Libye : le carnage… » et parle aussi des contacts de MAM le 27 décembre  avec le « tandem sanguinaire » qui conseillait Ben Ali en matière de répression…
Les télés crachent des sons stridents et les images de Benghazi, deuxième ville libyenne, tombée aux mains des manifestants, tournent en boucle sur Al Jazeera. L’atmosphère est pesante, tous les regards sont tendus vers ces images. Début janvier, le jour de l’enterrement de Mohamed Bouazizi, j’avais ressenti les mêmes regards, mêlant gravité, tristesse mais aussi révolte et détermination.
A travers les images de la Libye (qui est à moins de 120 km d’ici) tous ces jeunes regardent leur propre révolution. Celle qu’on tente de leur voler.

Hier ils étaient de nouveau plusieurs milliers sur la place de la Kasbah à Tunis pour réclamer le départ du gouvernement. Des jeunes majoritairement, ameutés par Facebook, sont descendus dans la rue en bravant une mise en garde lancée la veille par le ministère de l'intérieur. Le ministère a appelé au respect des dispositions de l'état d'urgence encore en vigueur depuis la chute du régime Ben Ali le 14 janvier. Eh oui, c’est toujours « l’état d’urgence », et « le gouvernement provisoire »…
"On devait être beaucoup plus nombreux aujourd'hui, mais les forces de l'ordre ont empêché des autobus et des voitures particulières de venir de plusieurs régions de l'intérieur", déplore Ahmed Salim, un étudiant.
"Non à la marginalisation de la révolution de la jeunesse", "L'obéissance aveugle est abolie", "Tous unis pour une Tunisie nouvelle", "La volonté du peuple ne sera brisée", "On t'aime armée", "Nous voulons un régime parlementaire", pouvait-on lire sur des pancartes brandies par les contestataires. Ils scandaient des slogans hostiles au gouvernement dirigé par Mohamed Ghannouchi "qui renferme des séquelles de l'ancien régime".
Personne ne croit en ce gouvernement qui communique beaucoup mais n’agit pas : plus de 400 morts en Libye, le pays voisin, et pas un mot du « gouvernement provisoire » pour condamner la violence contre le peuple libyen qui poursuit la révolution entamée en Tunisie. Même la Suisse, si complaisante avec les dictateurs a condamné la violence… sans compter le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi, pourtant grand ami de Kadhafi qui a condamné "un usage inacceptable de la violence sur la population civile".
Tellement habitué à se taire sous Ben Ali, Mohamed Ghannouchi se tait dans toutes les langues !
Même immobilisme dans la fameuse « affaire des 2,5 milliards de dinars » sous forme de crédits octroyés au clan du président déchu Ben Ali (156 personnes au total) pour le financement inconditionnel d'une série de projets.
Des montants astronomiques (5% du PIB annuel de la Tunisie !) qui ont permis des participations dans des grands dossiers ces dernières années. Le gouverneur de la Banque centrale a donné mercredi des chiffres sur le montant faramineux des crédits bancaires accordés aux familles Ben Ali et Trabelsi, à leurs alliés et partenaires. Ce montant se monte à 2,5 milliards, répartis entre 23 groupes comprenant 128 entreprises. Plus de la moitié de ce montant (1,3 milliards) a été accordée pour financer les projets  Carthage Cement, Tunisie Sucre, l’achat des 25% de Tunisiana et le financement de la participation de M. Mabrouk dans Orange Tunisie.
Tous ces montants dépassent toutes les normes ou encore les règles prudentielles de tout financement. Dans ce même contexte que les plus importantes  banques de la place sont impliquées dans ce processus de financement : la Société tunisienne de  banque est la plus touchée par cette hémorragie financière. Justement, selon les statistiques disponibles, l’engagement de la STB s’élève à 509,1 millions, soit le 1/5 de la somme globale."Pour l’acquisition de 25% de Tunisiana par Sakher el Materi, la banque a participé à hauteur de 80 millions de dinars", avoue son PDG. Mais il y a aussi Amen Bank (108 millions), Attijari Bank (319 millions), la Banque de Tunisie (258,838 millions).
Tous les journaux s’inquiètent de cette affaire, « La Presse » écrit ainsi « Un tel  montant, dépassant toutes les limites, ouvre la voie à toutes les appréhensions et met  totalement en cause la gestion douteuse de tout un secteur bancaire et surtout donne une idée précise sur la nature du pouvoir qu'exerce ce clan sur les institutions financières ».

Au royaume des aveugles…
Pourtant le (nouveau) Premier Ministre et le (nouveau) Gouverneur de la Banque Centrale ont eu tout loisir pour observer ces pratiques douteuses et ce pouvoir influant. Le premier, Mohamed Ghannouchi, (ancien) Premier Ministre de Ben Ali en plus d’être muet aujourd’hui, était-il sourd et aveugle autrefois ? Le second, Monsieur Kamel Nabli était jusque-là économiste en chef (Chief economist) à la Banque mondiale à Washington chargé de la région MENA (Moyen Orient et Afrique du Nord), formé aux États-Unis, universitaire réputé de sciences économiques et ancien président de la Bourse de Tunis, il a également été ministre du plan et des finances de 1990 à 1995 sous Ben Ali. Avec un tel pédigrée, pourrait-on suspecter qu’il soit atteint des mêmes maux que le Premier Ministre ?
Une telle situation devrait engendrer une réponse d’envergure pour mettre un coup d’arrêt aux pratiques mafieuses des milieux bancaires et de ceux qui en ont profité.
Il ne faudrait pas oublier que si le clan Ben Ali, était ainsi arrosé de crédits douteux, c’était pour monter aux affaires avec de « grands noms ».
Le cas de M. Marouane Mabrouk, gendre de Ben Ali et Président d’Orange Tunisie est à ce titre très symptomatique. Celui-ci dirige un groupe tentaculaire actif dans la Banque (BIAT), l’automobile (Mercedes, Fiat), la grande distribution (Géant, Monoprix), et les Telecoms dont la très juteuse licence du troisième opérateur téléphonique accordée Orange Tunisie où il détient 51% (grâce aux fonds mis à disposition comme indiqué ci-dessus). Qui pourrait croire qu’Orange (filiale de France Telecom), Géant, Mercedes… n’aient pas eu connaissance de ces pratiques ayant conduit M. Mabrouk à une ascension aussi douteuse que rapide ?
Sans doute se présenteront-ils comme Carrefour ou Nestlé en « victimes » du clan Ben Ali, eux qui font la pluie et le beau temps dans le monde capitaliste globalisé.
Si le « gouvernement provisoire » était au service du peuple tunisien, sans doute aurait-il pris depuis longtemps la seule mesure qu’impose cette situation : la (re)nationalisation des banques et autres entreprises scélérates.

T’as pas d’flouz ?
T., un ami, fait chauffeur de taxi. Il ne roule pas sur l’or. C’est le moins qu’on puisse dire. Trentenaire, deux petites filles, il en héberge une troisième, celle de sa sœur. Toute la famille loge dans la maison des parents au bout des pistes de l’aéroport. « En ce moment c’est calme ». Il parle du tourisme et de son taxi, mais je suppose que ça vaut aussi pour les nuits sans avions…
Il  est content : « depuis que Ben Ali est parti, les flics sont plus discrets, avant on se faisait coller des amandes de 20 dinars quand on n’était pas bien rasé ».
Mais il est aussi mécontent : il a vu à la télé qu’on avait trouvé une cache où les enfoirés cachaient leur butin (une partie). Lui il ne peut même pas s’acheter une calculette pour savoir combien d’années il devrait travailler pour gagner ce qu’il a vu retirer d’une armoire. Il est mécontent parce que ce n’est pas lui qui a trouvé le trésor en premier.

[Non, le NPA n'est pas mort !]


Par Philippe Corcuff (sociologue),
Sandra Demarcq (membre du Conseil Politique National du NPA)
et Willy Pelletier (sociologue)

Valenciennes - 23.09.2010
Le « microcosme » bruisse d'une folle rumeur : le Nouveau Parti Anticapitaliste serait mort...alors qu'il réunissait seulement son premier congrès (11-13 février 2011, Montreuil). Certains murmurent : « enfin ! ». De jeunes gens pressés, éblouis par les caméras, confondent, dans leur enthousiasme neuf pour le Front de Gauche, ouverture politique et promesses de postes.
Certes, le NPA n'a pas tout à fait répondu aux ambitions de son congrès fondateur de février 2009. De nombreux adhérents sont partis, mais 6000 sont encore là (nettement plus que le Parti de Gauche). La très grande majorité des partants n'a d'ailleurs pas manifesté par là son désaccord avec une stratégie électorale. Plus prosaïquement, trouver sa place dans une organisation politique n'est pas si simple. Ce qui interroge les modalités prises par la forme « parti », les contraintes du militantisme, ce en quoi il peut être utile pour nourrir la dignité des opprimés et améliorer leur condition. Le NPA est un lieu contradictoire, avec des faiblesses et des atouts. De multiples débats le traversent, le déstabilisent, l'enrichissent, à l'image de nos vies ordinaires. Bref, c'est un lieu vivant, bien vivant ! 
Il faut être asservi au culte de l'immédiat pour diagnostiquer la fin irrémédiable d'un parti qui n'a que deux ans d'âge. Sur le marché politico-médiatique, les produits semblent se périmer aussi vite qu'ils naissent. Contre cette absorption dans l'immédiateté, le regretté Daniel Bensaïd appelait à trouver un « point de suture entre passé et futur » (dans Une radicalité joyeusement mélancolique, Textuel, 2010), en puisant dans la mémoire critique comme dans les ouvertures inédites de l'à venir. Pas pour fuir le présent, dans la nostalgie ou le rêve, mais pour s'y confronter : « le présent, et lui seul, commande le faisceau des "peut-être" », ajoutait-il. 
De ce point de vue, l'inédit historique ne se confond pas avec la mode, comme nous le montrent encore une fois les processus révolutionnaires en Tunisie et en Egypte. Nous avancerons alors plus prudemment que le NPA est encore à naître. Car le NPA n'est pas un parti « clé en main » : c'est un processus en cours. Une aventure originale a été lancée : celle de l'émergence d'un paradoxal parti libertaire, qui combine et met en tension les nécessités de l'organisation et celles de la non-professionnalisation politique. 
Une telle initiative questionne les évidences de la politique officielle : une politique anticapitaliste et non-professionnelle est-elle possible ? Pour qui rêve d'être ministre, député ou conseiller général, certes non ! La carrière politique et le capitalisme sont des conditions de leur activité, aussi invisibles et nécessaires que l'air qu'ils respirent. Pour qui croit que la politique est, avant tout, affaire d'engagement citoyen et d'activité populaire, oui ! Après les déconvenues du XXe siècle du point de vue des logiques de monopolisation des pouvoirs, des formes soft de la représentation politique professionnalisée aux barbaries bureaucratiques, comment envisager une autre politique qui ne s'adosserait pas à un autre rapport à la politique ? 
Car même nos démocraties représentatives, réglées par la concurrence entre professionnels de la politique, sont bien peu démocratiques. Le TCE fut ratifié  à Versailles et la loi sur les retraites votée contre la mobilisation de millions de citoyens. La gauche de l'avenir ne peut reproduire ces formes politiques traditionnelles. Il faut inventer une manière radicalement différente de pratiquer la politique à l'école des mouvements sociaux. 
C'est dans cette perspective que le NPA, avec des erreurs, des tâtonnements et des doutes, a commencé à ouvrir un chemin. Olivier Besancenot a su incarner cette timide possibilité d'une gauche de la rue qui ne déserte pas pour autant le terrain des élections. Mais en faisant de l'auto-organisation populaire le roc, et non la passive délégation aux divers hommes providentiels dont les médias abusent et qu'ils usent tout aussi rapidement. Pour que « la politique autrement » ne soit pas seulement un slogan marketing de plus pour des aspirants à la carrière politique en mal de « créneaux porteurs ». 
Faire de la politique en refusant les codes étriqués de la politique instituée : il y a peu d'endroits où une telle expérience fut tentée. C'est pourquoi, malgré le flot des bavardages funéraires, le NPA n'a pas dit son dernier mot. 

dimanche 20 février 2011

[la révolution tunisienne - R+36 -] 2

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20.2 : Qui paie ses dettes…
Généreuse Europe…
«Nous aiderons la Tunisie dans sa transition démocratique»  «Nous allons augmenter les aides pour la Tunisie: 258 millions d’euros d’ici 2013, et déblocage immédiat de 17 millions d’euros» Catherine Ashton, 1ère vice présidente de la Commission Européenne.
Voilà ce qui s’appelle un effet d’annonce…
Mais à mettre en regard d’autres chiffres !
« La Presse » - 19/02/2011 : La Tunisie nouvelle fait face à d’énormes défis, politiques et institutionnels, économiques et dans la gestion des affaires publiques et privées, sociales et dans l’équilibre du territoire. Il lui faut aussi faire face à deux conséquences urgentes aux récents évènements libérateurs, le sort des victimes et leurs proches et le manque à gagner, notamment dans le secteur du  tourisme. Un besoin global chiffré à près de 5 milliards de dinars (plus de 2 milliards d’euros).
(…) Pour tout «coup de pouce» substantiel, Mme Ashton n’a proposé à Tunis «que» 258 millions d’euros  pour la coopération classique et 17 millions d’euros en aides exceptionnelles. A y regarder de près, l’offre est en trompe-l’œil.  Les 258 millions représentent l’addition de 240 millions d’euros déjà accordés au titre de l’aide triennale  habituelle (2011-2012-2013) plus des montants pris sur des dotations déjà proposées (initiatives sur les droits de l’Homme ou au profit de la société civile) : simple raclage de fond de tiroir. Il y aurait pu avoir, au moins, un simple rattrapage sur la dotation triennale précédente : 330 millions d’euros. Elle avait été ramenée depuis à 240 millions pour marquer la méfiance que lui inspirait la gestion passée du pays. Le passage à la démocratie n’aura rapporté que 17 millions d’argent «frais».
Fathi Chamkhi (Raid- ATTAC Tunisie) : Ils pillent la Tunisie, confisquent la souveraineté de son peuple, bref la dominent et l'exploite en tant que colonie, et prétendent nous aider. Je redis, et je répète nous n'avons pas besoin de leur charité. Le service de la dette que Nabli s'apprêtre à verser à ses mêmes colonialistes est de 577 millions d'eurons, rien qu'en 2011 ! Faites le compte !
Berlusconi réclame quant à lui 100 millions d’euros pour contenir les flux de migrants tunisiens.

[La Dette] de la Tunisie va être une problématique importante pour l’avenir du processus révolutionnaire. Autour de cette question vont se cristalliser les divergences entre ceux qui ne voulaient qu’un « petit nettoyage de printemps » et ceux qui veulent aller jusqu’au bout de la révolution.
Car l’endettement de la Tunisie est pratiquement parallèle au règne de Ben Ali. Règne pendant lequel il a soumis son pays à la logique de la mondialisation néolibérale.
Arrivé au pouvoir en 1987, il adhère au GATT en 1990, à l’OMC en 1995 et la même année il signe un accord avec l’Union Européenne, tendant à intégrer la Tunisie dans la zone de libre-échange de l’Europe en 2008. En attendant le statut avancé (au même titre que le Maroc et Israël) la Tunisie et l’UE sont actuellement liées par un Accord d’association (le premier à lier, depuis 1995 un pays du sud de la méditerranée à l’UE) et un Plan d’action de politique européenne de voisinage expiré en 2010 et en cours de renégociation Ces accords assortis d’importants financements européens ont déjà permis l’instauration d’un partenariat économique et stratégique avec l’abolition des barrières douanières sur les produits manufacturés ainsi qu’une collaboration en matière de sécurité et de flux migratoires.
Aujourd’hui la Tunisie se voit contrainte (comme beaucoup de pays « conseillés » par les grandes institutions économiques internationales) de s’endetter afin de payer une dette qui ne diminue pas. Malgré la privatisation de plus de 200 entreprises d'État au cours des 20 dernières années. Notons au passage que ces privatisations se sont déroulées de manière totalement catastrophique pour la Tunisie. On peut parler d’une liquidation, le produit total de ces 20 années de vente étant estimé à 1,4 Mrds de dollars soit moins que le montant consacré annuellement au service de la dette. L’argent des emprunts nouveaux sert d’abord à rembourser le service de la dette.
Autre résultat, plus des trois quarts des entreprises privatisées sont passées aux  mains du capital européen. Des entreprises qui continuent aujourd’hui à creuser le gouffre de la dette publique tunisienne. Les entreprises étrangères ou mixtes qui travaillent exclusivement ou quasi exclusivement à l'exportation, bénéficient, en effet, d'une liste impressionnante d'avantages fiscaux qui vont de l'exonération totale de l'impôt sur les bénéfices et des droits de douane au libre transfert des bénéfices réalisés en passant par la prise en charge totale par l'État des contributions patronales à la Sécurité sociale.
Bref ce que l’on nomme pudiquement la dette n’est rien d’autre qu’un holdup grandiose, des sommes colossales passant de la poche du peuple tunisien dans celles des hommes d’affaires. Dans ce grand casino, Ben Ali et ses sbires jouaient à la fois le rôle de portier, de croupier et d’associés, se servant royalement au passage.

samedi 19 février 2011

[la révolution tunisienne - R+35 -] 1

J’ai quitté la Tunisie trois jours avant la fuite de Ben Ali. M’y voici de nouveau. A quelques jours près (ah, ces reports de vols !) j’aurais pu fêter le premier mois de la chute du dictateur. Mais dans un processus révolutionnaire qui risque d’être long, il faut parfois prendre un peu de recul avec le temps pour mieux discerner le chemin qui se trace.
Dans cette série, que j'espère quotidienne, je vais me mettre dans les pas de cette effervescence. Des images perçues de 650km de Tunis, autre recul...
fRED

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19.2 : Les souris dansent.
Il y avait longtemps que je n'avais pas voyagé avec Tunisair. A l'aéroport j'ai eu droit à la télé, ils voulaient mon "état d'esprit pour ce départ". Je suppose que je devais répondre, l'air un peu craintif, que j'avais une certaine angoisse de me rendre dans un pays où "il s'est passé des choses terribles"...
On me demande mon avis, je le donne : "je suis content, le peuple tunisien a fait la moitié de la révolution et j'espère bien qu'il va la terminer".
Le journaliste insiste : "vous allez les aider grâce au tourisme?"
- vous savez le tourisme c'est une autre forme du pillage économique contre lequel ils se sont soulevés...
Dans la file mes voisins sont inquiets : devant ils se demandent s'ils vont payer un supplément pour le chien -qui a pris du poids. Derrière c'est le chat (dans sa cage Tupperware) qui pose question. « C'est combien au kilo? » ose demander le père du chat, maigrichon au poil ras (la barbe). Sa tigresse de femme se balance sur ses hauts talons hésitant à changer de file pour gagner l'une ou l'autre place. La fille serre langoureusement le récipient félin et tripote la queue qui en jaillit.
Ici il n'y pas l’ombre d'une trace de soupçon de révolution. Les souris dansent.

le vide à l'aéroport d'arrivée...
La révolution? On n'en sait rien non plus dans l'avion qui transporte humains, canins et félins. "La Gazelle" c'est le titre du magazine de la compagnie ; restons dans le domaine animal. J'y apprends que la Tunisie est une république, présidée depuis 1987 par Mr Ben Ali, que le taux de croissance est de 3,1%, le revenu annuel par habitant de 5.140 dinars et le PIB de 54 milliards de dinars.
Quelques pages plus loin un titre attire mon attention : "De jeunes éminences à l'honneur". On doit y parler de jeunes tunisiens qui font honneur à leur pays en développant leurs compétences à l’étranger. L'article cite une longue liste de noms... de ministres qui ont assisté à une après-midi festive dans un hôtel chic de Hammamet. Parmi eux je repère quelques "illustres" bandits que le peuple a chassé, coups de pied au cul. C'était début janvier. Fin février ils ont toujours les honneurs des sièges de l'Airbus Tunisair. Il y a des recoins où visiblement le nettoyage n'a pas été fait...

« La Presse » était jusqu’il y a peu un journal (!) bien rangé. Dire qu’il était aligné sur le gouvernement ne serait pas mentir. Mais là, je me sens obligé de le consulter, c’est le seul journal en français qui est distribué dans l’avion. Aujourd’hui il est de nouveau aligné sur la droite ligne du « tout le monde a fait la révolution » On y trouve de tout : des articles très détaillés sur les corruptions passées (?), sur les faits plus ou moins divers, et même des témoignages, des prises de positions…
Je tombe sur une chronique au jour le jour de la révolution… On y parle de manière très précise des charges des brigades de police (les Bop) contre les occupants de la place de la Kasbah… le 27 janvier !
Voilà une manière bien singulière, pour un quotidien, de traiter l’actualité ! Comment fait donc « La Presse » pour garder la droite ligne en faisant autant de détours ?
Vous me direz, la vérité même un mois plus tard, c’est toujours la vérité…

fRED

lundi 14 février 2011

[Trois jours dans le Sud de la Tunisie]

Trois jours dans le Sud de la Tunisie (I): Gafsa (قفصة)
« La France c'est Paris, le reste c'est un paysage » affirmait avec mépris le centralisme français du XIXe siècle. Nous avons déjà été plusieurs fois dans le centre et le sud de la Tunisie dans le passé, mais nous n'avons jamais vu autre chose que des troupeaux et des nuages; des montagnes striées et des déserts propres, ainsi que des gens qui, dans les hameaux et les cafés au bord des routes, semblaient accepter passivement leur condition de filigrane ou de faux plis sur le tapis.
Notre court et intense voyage – dans cette commotion dont les vagues ondoyantes frappent le pays depuis plus d'un mois – nous montre la transformation décisive, mentale et matérielle, d'un paysage en un territoire. Ce qui distingue un paysage d'un territoire c'est que, alors que le paysage est un objet de contemplation, le territoire est un objet en dispute. L'intifada tunisienne, c'est avant tout cela: la résistance de tout un peuple qui refuse de continuer à faire partie du paysage. Le centre et le sud-ouest de la Tunisie est déjà un territoire vivant, bouillant d'êtres humains, dans lequel la lutte revendicative de ces derniers jours adopte des formes inégales. Dans certains endroits, il y a une révolution; dans d'autres, de la révolte; et dans d'autres encore, un pur désespoir. C'est la manière dont ces différents niveaux vont s'articuler que dépendra la possibilité qu'il se produise ou non une nouvelle transformation: d'un paysage à un territoire, et d'un territoire à une société libre – ou à une terre brûlée.
Gafsa
Nous partons le jeudi matin sous la pluie, une journée de chien, avec la crainte de nous heurter à de nombreux obstacles: policiers, milices embusquées au milieu de la route… Mais alors que nous approchons de Kairouan, déjà à 130 Km de la capitale, le ciel s'éclaircit sans que nous n'ayons rencontré le moindre contrôle. Le premier qui apparaît est militaire et nous arrête à la sortie de la ville sainte, sur la rotonde que nous devons emprunter pour atteindre Gafsa, première étape de notre périple. Quelques mètres plus loin, nous embarquons un jeune à l'aspect paysan qui fait de l'auto-stop et qui va dans la même direction que nous. Il a des traits rudes, limpides, simples. C'est un policier. Cela n'a rien d'étonnant.
La Tunisie pullule de policiers, d'ex-policiers, de policiers qui nient l'être, de policiers qui se déguisent en voyous, de policiers caméléons qui passent d'une espèce à l'autre. Notre hôte fait partie de la Garde nationale et on lui a accordé une permission pour rendre visite à sa famille après un mois de service à el-Aouina, le quartier général dans la capitale. Nous lui demandons, bien entendu, ce qu'il pense de la « zaura », la révolution, et il se défend de ce qu'il interprète immédiatement comme une insinuation:
— Nous n'avons rien fait. C'est la police et la Garde présidentielle. La Garde Nationale a protégé le peuple en collaboration avec l'armée. Nous avons arrêté quelques 600 hommes des milices de Sariati, l'ancien directeur de la garde de Ben Ali.

mercredi 9 février 2011

[Tunisie : un processus révolutionnaire ?]


Par Chawqui Lotfi - mardi 8 février 2011

[La Tunisie n’a connu de « miracle économique » que pour la maffia régnante,] la grande bourgeoisie et les multinationales. Comme de nombreux pays voisins, l’intégration à la mondialisation capitaliste a aboutit à une concentration sans précédent des richesses, une croissance économique peu productrice d’emploi, un développement inégal des territoires et une dégradation générale des conditions de vie et de travail. Comme dans le reste des pays du Maghreb et du monde arabe, la libéralisation, a aboutit à une dérégulation et une hausse des prix des denrées de base. Derrière les chiffres de la croissance se profilait en réalité, un appauvrissement de secteurs de la population y compris des classes moyennes. Mais dans ce mouvement général, le clan Ben Ali/Trabelsi s’est érigé comme une fraction monopoliste, accaparant d’une manière frauduleuse les entreprises rentables dans tous les secteurs de l’économie, en alliance ou non, avec le capital étranger et local. La concentration du pouvoir économique et politique a atteint des niveaux tels que même des secteurs de l’impérialisme ont exprimé leur hostilité par rapport aux pratiques « maffieuses ». C’est y compris des secteurs du patronat qui voyaient leurs intérêts menacés. Le revers de ce processus est que les classes populaires, à la différence des années post indépendance ne voyaient aucune possibilité de promotion sociale, d’amélioration même partielle de leurs conditions de vie et que la jeunesse majoritaire dans ce pays, relativement plus qualifiée et diplômée, était condamnée à un chômage de masse et une précarité structurelle. Le pacte clientéliste et de « paternalisme social » mis en œuvre sous l’ère de Bourguiba, s’est largement effrité. La dictature s’est elle même aveuglée en pensant qu’un Etat policier suffit par l’usage ou la menace de l’usage de la force, à maintenir un consentement du coté des opprimés. C’est à la veille du soulèvement, une société précarisée ou s’expose d’un coté l’arrogance des riches et de l’autre des formes diverses de d’exaspération sociale qui se présente derrière le miracle tunisien.
L’autre élément tient à l’épuisement de la légitimité de la dictature, bien avant le soulèvement. L’étouffement radical des libertés et des droits démocratiques s’appuyant sur un Etat policier qui imposait un contrôle social généralisé a produit deux effets majeurs. L’absence de contre pouvoirs, médiations politiques, associatifs et dans une certaine mesure, syndicaux qui aurait pu canaliser même partiellement, les aspirations sociales et démocratiques. Entre la dictature et la population, il n’y avait que la figure du leader autocratique et un appareil répressif dévoué. Le haut degré de corruption, l’extension des pratiques de racket à tous les échelons de l’administration, la généralisation de l’arbitraire des corps répressifs et des symboles de l’autorité qui ne se contentaient pas d’instaurer un climat de peur, mais exigeaient une obéissance caricaturale, aussi bien individuelle que collective, témoignaient du fait que la façade démocratique n’était qu’une vitrine destinée à l’extérieur. Elle n’a pu, à aucun moment, laisser entrevoir, même timidement, la possibilité d’une évolution institutionnelle ou d’une auto reforme du régime.
Bien avant le soulèvement actuel, des signes avant coureurs, pointait un changement du climat social et politique. Les luttes à Gafsa et ben Gardanne qui se sont prolongées durant des mois ont mis en avant le peuple d’en bas et donné lieu à des confrontations de masses qui ont, par certains aspects, déstabilisé la dictature et fait la démonstration qu’il était possible de lutter et de résister malgré elle. Malgré la forte répression, l’appareil sécuritaire a été dans l’incapacité d’anticiper le mécontentement, ni de mesurer sa profondeur, ni même réellement de l’arrêter. Extrêmement efficace quand il s’agit de traquer les opposants organisés, les militants de droits de l’homme, les cybers dissidents, il s’est trouvé partiellement en difficulté face à une colère sociale qui a un soutien populaire. Ces luttes, malgré la censure imposée, ont frayé leur chemin dans la conscience collective. Il est légitime et possible de résister, de surmonter la peur et de faire face.